Publié le 10/07/2024

Un article issue de la revue n°56 “Visages d’Asie”
Photo : Sylvie Brieu
Une interview de Sylvie Brieu
Grand-reporter et écrivaine, Sylvie Brieu est diplômée de la Sorbonne et de l'université de Berkeley. Membre de la National Geographic Society et de la Société des Explorateurs Français, elle mène depuis plus de vingt ans un travail d'immersion auprès des peuples autochtones du monde entier. Elle a créé l'association « Quand s'élèvent nos voix » visant à amplifier les voix inspirantes et les actions créatives d'acteurs du changement, et plus particulièrement de femmes qui ont un impact positif sur leurs communautés.
Outre des reportages, elle a écrit 3 livres : « Birmanie, les chemins de la liberté », « Quand s'élèvent nos voix » et « L'âme de l'Amérique ».
Sylvie Brieu : Je ne suis pas allée en Birmanie au départ pour écrire un livre. J'y suis allée parce que le pays s'ouvrait après 50 ans de dictature. J'étais déjà engagée dans un projet au long cours visant à médiatiser les voix peu entendues dans le monde, notamment celles d'acteurs du changement issus de populations minoritaires
Lors d'un forum international de femmes auquel j'ai été invitée à Rangoon, ces dernières ont commencé à me confier ce qu'elles n'osaient pas dire officiellement. J'ai compris que derrière l'image d'un pays en pleine ouverture démocratique, il restait des zones de conflit et des discriminations…
J'ai alors décidé d'y retourner, en indépendante, avec leurs encouragements. Pendant trois ans, j'ai mené une enquête dans toute la Birmanie, centrale et périphérique. Birmanie, les chemins de la liberté est né de cette volonté de révéler ce qui se cachait derrière les apparences, et de soutenir ces femmes engagées dans une résistance discrète mais déterminée.
Sylvie Brieu : Cela a tout changé. J'ai pu rester plus longtemps, revenir, tisser une relation de confiance profonde avec les femmes et les communautés qui m'ont accueillie. Dans un pays marqué par la méfiance envers les acteurs extérieurs, le fait de venir sans sponsor, en transparence, a ouvert des portes que je n'aurais jamais pu franchir autrement. J'ai été portée par leur confiance, leur protection même. Ce sont elles qui m'ont permis de naviguer dans des régions sensibles. Cette confiance m'a honorée. C'est aussi ce lien humain qui a donné toute sa force au récit.
Sylvie Brieu : Dans ces régions, la vie était déjà marquée par une lutte quotidienne. Beaucoup de communautés vivaient dans la peur, dans des zones où les guérillas persistaient. Ce contexte a nourri énormément d'espoir et de soif de liberté au moment de l'ouverture de 2011 à 2021.
Ce qui m'a frappée, c'est la résilience, l'abnégation et les actions solidaires de ces femmes — mais aussi d'hommes qui, à leurs côtés, dès cette période, ont commencé à créer des réseaux d'alliances interethniques et interreligieuses. Dans un pays où chaque ethnie a longtemps résisté de manière isolée, c'était inédit. Le contraste entre la vision idéalisée et la réalité sur le terrain a été un moteur puissant pour moi. C'est pour mettre en lumière cette autre Birmanie, engagée et courageuse, que j'ai écrit ce livre.
Sylvie Brieu : La Birmanie est plurielle et multiculturelle. Le pays s'est constitué artificiellement sous la colonisation britannique, englobant de nombreux royaumes et chefferies avec leurs propres langues, cultures et religions. La Birmanie compte officiellement 135 ethnies. Outre le bouddhisme, religion d'État, il y a aussi des chrétiens, des musulmans et des hindous. Il n'y a jamais eu de sentiment d'appartenance citoyenne mais le coup d'Etat de 2021 à renforcer les réseaux de résistances transethniques et transreligieux qui ont commencé à s'unir pendant la période de transition. Ce sont ces alliances qui permettent à la résistance de tenir aujourd'hui.
Sylvie Brieu : C'est la question que je me suis posée. Pendant longtemps, la Birmanie a été perçue comme une lutte entre le bien (Aung San Suu Kyi) et le mal (la junte militaire). Mais cela occulte toute une population en résistance. En allant en Birmanie la première fois, mon idée était de découvrir qui, au-delà de la personnalité charismatique d'Aung San Suu Kyi, étaient les acteurs du changement, les porteurs d'espoirs dans un pays en pleine réforme ?
Aung San Suu Kyi a été le visage de l'opposition historique à la junte pendant des décennies alors que le pays était fermé au monde. Son combat courageux pour la liberté et le sacrifice de sa vie de mère et d'épouse pour son peuple lui a valu la vénération des Birmans, le soutien admiratif des grandes puissances occidentales et le prix Nobel de la Paix. Après l'ouverture relative du pays, elle est devenue députée en 2012 puis son parti a été élu aux élections législatives de 2015 et de 2020. Dès qu'elle a commencé à avoir des responsabilités politiques, elle été aussitôt critiquée pour sa personnalité « autoritaire » et son « silence » assimilé à de la « passivité » face aux terribles violations de droits humains imputables à la junte, auto-dissoute en 2011 mais toujours puissante et très active au sein du pouvoir.
Aujourd'hui, Aung San Suu Kyi reste une icône pour la postérité mais le visage de la résistance actuelle est celui de la génération Z.

Photo : Sylvie Brieu
Je ne suis pas allée en Birmanie au départ pour écrire un livre. J'y suis allée parce que le pays s'ouvrait après 50 ans de dictature.
Sylvie Brieu
Sylvie Brieu : En Birmanie, le silence peut être imposé par la junte, dicté par la peur, ou par la méfiance. Mais il favorise aussi une écoute active. Le silence n'est pas synonyme de résignation mais peut-être source d'ouverture vers d'autres possibles. C'est un silence qui invite à l'introspection, à observer et à comprendre. J'aime beaucoup ce proverbe amérindien : « Écoute ou ta voix te rendra sourd ». Ce silence birman, c'est une forme de résistance aussi, une manière de se relier au monde autrement.
Dans votre livre, la présence des femmes est constante : militantes, mères, religieuses, institutrices… Quel rôle jouent-elles dans la préservation de la dignité, la transmission des savoirs, et parfois même dans la résistance ? Peut-on dire que ce sont elles qui tiennent debout la Birmanie ? Dans un pays où tout s'est arrêté pendant 50 ans, ce sont souvent les femmes qui sont les piliers des foyers, les communautés. Elles sont nombreuses à cumuler les rôles : mère, entrepreneure, humanitaire, éducatrice…
Elles ont été parmi les premières à créer les associations interethniques, qui ont formé des réseaux de solidarité. Et c'est souvent parce qu'elles ont « moins d'ego », comme me l'a dit l'une d'elles, qu'elles parviennent à faire bouger les lignes. Leur énergie, leur générosité, leur intelligence collective, m'ont accompagnée pendant toute mon enquête.
Sylvie Brieu : Aujourd'hui, la Birmanie est un pays en guerre. Toute la population est mobilisée. Les jeunes, les artistes, les enseignants, les intellectuels… beaucoup ont commencé par résister avec des poèmes, des œuvres d'art. C'est avec les armes désormais. Les stars du cinéma ou des moines bouddhistes rejoignent les rangs de la guérilla. Le pays est dans un état de souffrance extrême, avec des bombardements sur les civils, des millions de déplacés, et un silence médiatique accablant. Les Birmans ont l'impression d'avoir été oubliés du monde.
L'urgence, c'est la survie. L'esprit de résistance continue à nourrir l'espoir. Ce que je retiens, c'est ce visage de dignité, de courage, d'un peuple qui refuse de céder.
Sylvie Brieu : Résistance. Parce que derrière les sourires, il y a toujours eu la lutte. Derrière la souffrance, derrière les destins brisés par la guerre, il y a encore des porteurs de lumière, des hommes et des femmes qui se battent pour un rêve de liberté, de justice, de paix.
Dans ce pays déchiré, j'ai d'abord vu une humanité en marche, puis une résistance héroïque.
Sylvie Brieu : Après trois années d'enquête en Birmanie, je ressentais le besoin de me ressourcer, de retrouver un souffle, une forme d'ancrage. J'ai pensé à l'Ouest américain, aux grands espaces que j'avais toujours portés en moi, mais c'était une période particulière : Donald Trump accédait à la présidence, et l'Amérique montrait un visage très polarisé, tendu, profondément divisé.
J'ai demandé à des amis où je pourrais encore ressentir l'Amérique des origines, celle qui m'inspirait, celle qui n'était pas dominée par le tumulte médiatique ou politique. Un photographe de National Geographic m'a dit : « Va dans le Montana. Là-bas, des Rocheuses aux Grandes Plaines tu sentiras battre le pouls de l'Amérique. »
Et c'est exactement ce que j'y ai trouvé : une connexion intime entre les gens et leur territoire, un attachement viscéral à la terre, mais aussi une solidarité communautaire puissante.
Malgré des siècles de massacre et de spoliation, les Amérindiens conservent une force intérieure remarquable. Ces valeurs — solidarité, résistance, communauté — ce sont elles qui forment le fil rouge de tout mon travail. Que ce soit en Asie du Sud-Est ou en Amérique du Nord, je cherche à faire entendre ces voix minoritaires qui nous rappellent l'essentiel et portent un message universel de résilience et d'humanité.

Photo : Sylvie Brieu
Le silence n'est pas synonyme de résignation mais peut-être source d'ouverture vers d'autres possibles. C'est un silence qui invite à l'introspection, à observer et à comprendre.
Sylvie Brieu
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