Entretien avec Benoît Hamon, président d’ESS France

Publié le 23/06/2026

Un article issue de la revue n°58 “Du local au global, acteurs et enjeux de l’ESS”

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Benoît Hamon / SINGA
© Louis Camelin

Benoît Hamon Président d’ESS France

Ministre délégué à l’Économie sociale et solidaire entre 2012 et 2014, Benoît Hamon a porté la « loi Hamon », qui a donné pour la première fois un cadre juridique clair à l’économie sociale et solidaire (ESS) en France. Cette loi a renforcé la reconnaissance des associations, coopératives, mutuelles, fondations et entreprises sociales, en mettant en avant des principes de gouvernance démocratique, d’utilité sociale et de lucrativité limitée. Il est Président d’ESS France depuis 2024.

Dans un contexte de crises multiples — climatiques, démocratiques, sociales et géopolitiques — l’économie sociale et solidaire (ESS) apparaît pour beaucoup comme un espace de résistance mais aussi d’invention. Coopératives, mutuelles, associations, fondations ou entreprises sociales portent une autre manière de produire, de gouverner et de partager la valeur.

Comment l’ESS s’inscrit dans les grands enjeux internationaux, de la coopération au développement à la solidarité entre les peuples ? Et que dit-elle, au fond, de notre manière d’habiter le monde ?
À travers cet entretien, Benoît Hamon revient sur les ambitions et les horizons de l’économie sociale et solidaire.

On parle souvent de l’ESS comme d’un autre modèle économique, voire comme d’un secteur réparateur. Au fond, qu’est-ce que l’économie sociale et solidaire dit de notre rapport à la société et à l’humain ?

Benoît Hamon : Fondamentalement, l’ESS abolit la séparation qui existe entre l’économie et le reste des activités humaines. Nous avons accepté, dans les démocraties modernes, que ce qui relève de l’entreprise et de l’économie ne soit pas soumis aux mêmes règles que celles de la cité, c’est-à-dire à la délibération collective et au choix démocratique. Nous avons donc construit un monde économique doté de ses propres règles, de ses propres objectifs, séparé de la sphère politique, alors même que les interactions entre l’économique, le social, l’écologique, le civique et le citoyen sont permanentes.

L’ESS vient corriger cette anomalie. Elle affirme que l’entreprise doit être hospitalière à la démocratie, soucieuse de l’intérêt général et attentive aux conséquences de son activité. La fonction de la cité ne peut pas être réduite à réparer les prédations exercées par l’économie sur le vivant ou sur la société à travers les inégalités et les discriminations. Il y a donc dans l’ESS quelque chose qui relève de la réconciliation entre l’économique et le politique.

D’ailleurs, au point de départ de l’économie sociale, les fondateurs revendiquaient l’idée même d’économie politique. Ils considéraient que la production, l’échange et l’activité économique ne pouvaient pas être dissociés des choix collectifs. C’est une idée très moderne.

Dans une époque marquée par la défiance démocratique et le sentiment d’impuissance collective, l’ESS peut-elle réconcilier les citoyens avec l’idée d’action commune ?

Nous avons observé que plus les salariés travaillent dans des entreprises démocratiques, plus ils sont associés aux décisions et plus ils développent une capacité au compromis dans la cité. L’entreprise démocratique ne fait donc pas seulement du bien à elle-même : elle produit aussi des bénéfices démocratiques pour l’ensemble de la société.

Cela a notamment été observé dans des travaux menés autour des SCOP. Une société composée d’un plus grand nombre d’entreprises démocratiques bénéficie d’effets positifs sur la participation, sur la culture du dialogue et sur la pratique du compromis.

Mais je crois que le plus important est ailleurs : l’économie sociale et solidaire est co-productrice de l’intérêt général. On attend généralement de l’économie qu’elle crée de la richesse. En revanche, on ne lui demande pas spontanément de produire de l’intérêt général. L’ESS, elle, fait de cette production de l’intérêt général un élément constitutif de son identité.

Elle repose sur deux ruptures culturelles majeures. La première est la lucrativité nulle ou limitée. Cela signifie que celui qui investit dans l’entreprise ne peut pas simplement s’enrichir par la détention du capital. L’entrepreneuriat n’a pas comme moteur principal l’enrichissement personnel. La deuxième rupture est tout aussi fondamentale. Dans l’entreprise conventionnelle, plus vous détenez de parts, plus vous disposez de pouvoir. Dans l’ESS, que vous déteniez une part, dix parts ou deux mille parts, vous disposez d’une voix. Le pouvoir n’est donc plus indexé à la propriété privée. On dissocie le pouvoir de l’argent. Cette idée est profondément moderne. Nous vivons dans des sociétés où ceux qui possèdent le plus disposent souvent du plus grand pouvoir. L’ESS démontre qu’une autre organisation est possible. Dans un contexte où nous devons construire des coalitions entre acteurs publics, acteurs privés lucratifs et acteurs privés non lucratifs afin de répondre aux défis écologiques, numériques et démographiques, ces principes constituent une ressource extrêmement précieuse.

L’ESS représente un poids économique important mais demeure relativement invisible dans le débat public. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Beaucoup d’acteurs de l’ESS ne se pensent pas eux-mêmes comme appartenant à l’ESS. Si nous créons une association de ping-pong, nous le faisons pour jouer au ping-pong, pas pour créer une entreprise de l’économie sociale et solidaire. Pourtant, dès lors que cette association emploie des salariés, gère des ressources, répond à un besoin collectif et développe une activité économique, elle entre pleinement dans ce champ.

C’est précisément pour répondre à ce problème de visibilité que la loi de 2014 a reconnu juridiquement l’ESS. En ce mois de juin, nous allons plus loin avec le lancement d’une marque commune pour l’ESS.

Cette marque permettra aux organisations concernées d’afficher clairement leur appartenance. Elle figurera sur les documents, les enseignes, les devantures, les produits ou les supports de communication. Les citoyens pourront ainsi identifier plus facilement les entreprises de l’ESS. Des banques coopératives, des mutuelles, des compagnies d’assurance, des associations, des supermarchés coopératifs, des EHPAD, des centres de santé ou encore des structures d’aide à domicile pourront faire apparaître cette identité commune. Cela permettra aussi aux acteurs de l’ESS de se reconnaître entre eux et de développer ce que j’appelle une préférence ESS dans les relations économiques. Lorsque l’on sait qu’une organisation partage les mêmes principes démocratiques et les mêmes engagements, il devient plus facile de coopérer avec elle.

Comment éviter que l’ESS soit instrumentalisée comme une solution à « bas coût » face au désengagement de la puissance publique ?

Je ne suis pas certain que le terme « bas coût » soit le plus pertinent. En revanche, ce qui est certain, c’est que dans de nombreux territoires le passage du droit théorique au droit réel est rendu possible grâce à l’ESS. L’accès à la santé, à l’emploi, à l’alimentation, à la culture ou à l’accompagnement des personnes vulnérables repose très souvent sur des organisations de l’économie sociale et solidaire. Sans elles, une partie importante des droits proclamés par la République resterait largement théorique. Nous sommes donc l’un des véhicules par lesquels la République se réalise concrètement. Pourtant, nous demeurons parfois perçus comme des acteurs secondaires ou comme des intrus dans le jeu économique.

Cette perception est d’autant plus injuste que l’ESS démontre chaque jour son efficacité. Elle reçoit une part relativement modeste des aides publiques tout en produisant un impact économique et social considérable. Elle crée de l’emploi, répond à des besoins collectifs et intervient souvent là où ni le marché ni l’action publique ne suffisent. Je constate également que lorsque l’économie conventionnelle cherche à réparer certaines externalités négatives qu’elle a produites, elle s’appuie très fréquemment sur les associations, les fondations ou les structures de l’ESS. C’est un paradoxe révélateur.

Le fait que les enjeux sociaux, écologiques et démocratiques deviennent centraux constitue-t-il une victoire culturelle de l’ESS ?

Posons cette question en d’autres termes. Le défi majeur réside aujourd’hui dans la puissance acquise par certains acteurs économiques mondiaux, notamment les géants de la technologie. Ces entreprises exercent une influence considérable sur les comportements, sur les consciences, sur l’information et parfois même sur la décision politique. Elles disposent d’un pouvoir sans précédent. L’économie démocratique que nous représentons demeure beaucoup moins puissante. Nous sommes probablement beaucoup moins influents que ces grands groupes lorsqu’il s’agit de peser sur les orientations collectives.
Pour autant, les grandes transformations du monde contemporain renforcent la pertinence de nos principes. La révolution numérique, le dérèglement climatique, la transition démographique ou encore les mutations géopolitiques appellent davantage de coopération, davantage d’inclusion, davantage d’innovation sociale et davantage de liens entre les individus.

Ce sont précisément les domaines dans lesquels l’ESS possède une expérience historique et une réelle légitimité.

Je reste donc convaincu que nous avons un rôle essentiel à jouer dans la conception des solutions de demain. Mais je reconnais également que le rapport de force actuel demeure favorable à ceux qui disposent du plus grand pouvoir économique.

Vous semblez également inquiet des conséquences démocratiques de cette concentration du pouvoir économique.

Oui, parce que nous observons que certains grands acteurs économiques exercent une pression croissante sur les libertés publiques et sur les institutions démocratiques.

L’affaiblissement de la démocratie a des conséquences concrètes :
remise en cause des consensus scientifiques, progression des nationalismes, montée des discours racistes ou suprémacistes, contestation de l’égalité entre les femmes et les hommes, diffusion de préjugés de genre. Tout cela n’est pas le fruit du hasard. Il existe aujourd’hui des intérêts économiques qui considèrent certaines protections démocratiques comme des obstacles à leurs objectifs.

Quelles alliances seront décisives pour renforcer l’ESS dans les années à venir ?

Les alliances territoriales sont souvent les plus faciles à construire. De nombreuses collectivités locales ont compris l’intérêt qu’il y avait à coopérer avec un secteur fondé sur l’initiative citoyenne et l’intérêt général.

Lorsqu’une collectivité est confrontée à la faiblesse de ses moyens financiers, travailler avec les acteurs de l’ESS dans les domaines de la petite enfance, de la transition écologique, de la culture, du sport ou des énergies renouvelables constitue une solution pragmatique et efficace. Nous avons observé des progrès importants à l’échelle municipale. Un nombre croissant de villes intègrent désormais les acteurs de l’ESS dans leurs stratégies de développement local.

Les deux partenaires les plus difficiles à convaincre demeurent cependant l’État et une partie de l’économie conventionnelle.

La France dispose pourtant d’un leadership international reconnu dans ce domaine. La loi ESS de 2014 figure parmi les textes les plus observés et les plus repris dans le monde. Nous avons une diversité remarquable de coopératives, de mutuelles, d’associations et de fondations.
Pour donner un ordre de grandeur, les coopératives représentent plusieurs centaines de milliards d’euros d’activité économique. Pourtant, elles demeurent largement absentes du récit économique dominant. Il existe donc encore un travail de reconnaissance considérable à accomplir.

Dans cette période pré-électorale, qu’est-ce qui nourrit encore votre optimisme ?

Mon optimisme vient notamment de ce que j’ai observé récemment au sein d’ESS France. L’ensemble des familles de l’ESS — coopératives, mutuelles, associations, fondations et entreprises de l’ESS — a adopté à l’unanimité une résolution contre le principe de préférence nationale. Cette décision rappelle que les discriminations et la remise en cause de l’égalité ne sont pas des sujets abstraits. Elles ont des conséquences très concrètes sur le fonctionnement des associations, sur l’accès aux droits, sur la culture, sur l’éducation et sur la cohésion sociale.

Voir des acteurs aussi divers se rassembler autour d’une même conception de l’égalité et de la démocratie constitue pour moi une raison d’espérer. Cela montre qu’il existe encore en France un attachement profond à ces principes. L’ESS demeure l’un des espaces où cet attachement s’exprime de manière particulièrement forte et particulièrement concrète.


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