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Quelle agriculture pour nourrir correctement et durablement l'humanité toute entière ?

Quelle agriculture pour nourrir correctement et durablement l'humanité toute entière ?

Professeur émérite, Marc Dufumier est agronome et enseignant-chercheur français à AgroParisTech, qu'il a dirigée de 2002 à 2011. Il a été impliqué dans la formulation, la mise en oeuvre et l'évaluation de nombreux projets et programmes de développement agricole, en France comme à l'étranger, notamment dans les pays du Sud. Il est Chevalier de la Légion d'honneur et de l'ordre du Mérite agricole.

La sécurité alimentaire n’a pas fini d’être une préoccupation majeure pour de nombreux ménages dans le monde. Si ce vocable recouvre la sécurité sanitaire des aliments dans la plupart des pays industrialisés, il n’en est pas encore ainsi dans les nations du Sud où plus de 800 millions de personnes souffrent de la faim et où près de 2 milliards d’individus sont victimes de carences nutritionnelles. Des progrès remarquables ont certes été réalisés dans quelques pays émergents (Chine, Brésil, Asie du Sud-est, etc.) où l’élévation récente du niveau de vie moyen se manifeste par une consommation accrue de produits animaux (lait, œufs et viandes) et par une augmentation encore plus forte de la demande en céréales, tubercules, protéagineux et fourrages grossiers, destinés à l’alimentation animale. Il nous faudra donc sans doute envisager un doublement de la demande mondiale en productions végétales destinées à l’alimentation humaine et animale d’ici 2050.
 

Encore nous faut-il reconnaître que si un très grand nombre de gens ne parviennent pas de nos jours à satisfaire leurs besoins nutritionnels, cela ne résulte en rien d’une insuffisance de disponibilités alimentaires à l’échelle mondiale. Pour pouvoir nourrir un habitant, sans faim ni carence alimentaire aucune, il suffit en effet de produire annuellement de l’ordre de 200 kilos de céréales par habitant, ou son équivalent énergétique sous forme de racines, tubercules et autres produits amylacés. Or la production mondiale se situe déjà aux alentours de 330 kilos d’équivalent-céréales par personne et par an ! Trop de familles ne disposent pas d’un pouvoir d’achat suffisant pour se procurer de quoi manger, alors même que les 130 kilos d’excédents sont achetés par des familles riches qui gaspillent, des usines d’agro-carburants et fabriques d’aliments du bétail, etc. C’est donc la pauvreté et les inégalités de revenus à l’échelle mondiale qui expliquent pourquoi tant de personnes souffrent encore de nos jours de la faim ou de la malnutrition dans le monde.


« Encore nous faut-il reconnaître que si un très grand nombre de gens ne parviennent pas de nos jours à satisfaire leurs besoins nutritionnels, cela ne résulte en rien d’une insuffisance de disponibilités alimentaires à l’échelle mondiale. »

 

Mais dans les pays du Sud les plus déficitaires sur le plan alimentaire, il nous faudra sans doute néanmoins promouvoir de nouvelles formes d’agricultures capables d’accroître les rendements à l’hectare. Il conviendra en effet d’y éviter toutes les formes d’agricultures extensives qui viseraient à étendre les superficies cultivées et pâturées sur de toujours plus vastes extensions, aux dépends des dernières forêts et savanes arborées naturelles, avec pour effet de mettre en péril ces écosystèmes riches en biodiversité et d’accroître les émissions de gaz à effet de serre.

 

Fort heureusement, d’un point de vue strictement technique, il existe d’ores et déjà des pratiques paysannes qui s’inspirent des principes de l’agro-écologie tout en pouvant faire encore l’objet d’améliorations. Ces techniques écologiquement intensives consistent en premier lieu à associer simultanément dans un même champ diverses espèces et variétés de plantes cultivées (céréales, tubercules, légumineuses, cucurbitacées, etc.), dont la physiologie et la stature sont différentes les unes des autres de façon à ce que l’énergie solaire puisse être au mieux interceptée par leur feuillage pour sa transformation en calories alimentaires par le biais de la photosynthèse. Ces associations de cultures dans un même espace contribuent à recouvrir très largement les terrains cultivés avec pour effet de protéger ceux-ci de l’érosion, de limiter la propagation des insectes ravageurs et des agents pathogènes tout en minimisant les risques de très mauvais résultats économiques en cas d’éventuels accidents climatiques. De même en est-il des successions de cultures qui, en modifiant sans cesse la nature des plantes cultivées et les techniques culturales pratiquées au fil des ans, parviennent à rompre les cycles de reproduction des insectes ravageurs et des plantes adventices (les dites “mauvaises herbes”). 



 

L’intégration de plantes de la famille des légumineuses (haricots, lentilles, fèves, pois, trèfle, luzerne, vesces, etc.) dans ces associations et rotations culturales permet par ailleurs de piéger l’azote de l’air pour la synthèse des protéines et la fertilisation des sols. Le recours à des champignons mycorhiziens permet enfin de rendre assimilables par les plantes des éléments minéraux qui resteraient sinon coincés entre les feuillets d’argile au sein même de cette couche arable.

 

L’intégration de l’élevage à l’agriculture contribue à recycler les sous-produits végétaux (pailles, fanes, gousses, pelures, etc.) dans l’alimentation animale ou la fabrication de litières et favorise ensuite la fertilisation organique des sols avec les excréments animaux. Grâce aux charrettes et à la traction animale, les paysans peuvent transporter les chaumes de céréales jusqu’aux parcs et étables où les animaux déposent leurs bouses durant la nuit. Le fumier ainsi accumulé est épandu périodiquement sur les terrains emblavés et contribuent à maintenir leur fertilité. Une telle association de l’agriculture et de l’élevage permet finalement un plus grand usage des résidus de culture pour l’affouragement des animaux et une bien meilleure utilisation des déjections animales pour la fabrication d’engrais organiques. L’implantation et le maintien de haies vives ou d’arbres d’ombrage en plein champ (agroforesterie) concourent à protéger les cultures et les prairies des grands vents avec pour effet de créer un microclimat favorable à la transpiration des plantes cultivées et, par suite, à la photosynthèse et à la fabrication d’hydrates de carbone (sucre, amidon, lipides, etc.). Les arbres et arbustes hébergent par ailleurs de nombreux insectes auxiliaires des cultures qui contribuent à la pollinisation de ces dernières tout en limitant la prolifération des insectes nuisibles. Par leurs racines, les arbres peuvent aussi prélever en profondeur des éléments minéraux libérés par l’altération des roches mères, les fixer provisoirement dans la biomasse aérienne et concourir ensuite à la fertilisation de la couche superficielle des sols lors de la chute de leurs feuilles.


« D’un point de vue strictement technique,  il apparaît donc parfaitement possible d’accroître les rendements vivriers à l’hectare sans causer de dommage majeur à l’environnement sur le long terme, avec des pratiques agricoles inspirées de l’agro-écologie. »

D’un point de vue strictement technique, il apparaît donc parfaitement possible d’accroître les rendements vivriers à l’hectare sans causer de dommage majeur à l’environnement sur le long terme, avec des pratiques agricoles inspirées de l’agro-écologie. Mais la mise en œuvre des pratiques inspirées de l’agro-écologie suppose que les paysanneries puissent jouir d’une plus grande sécurité foncière, de façon à pouvoir bénéficier des fruits de leurs efforts sur le long terme. Cette sécurité foncière peut être assurée selon des modalités variables ne passant pas nécessairement par une appropriation privative et va en tous cas à l’encontre des tendances actuelles à l’accaparement des terres à l’échelle mondiale. La mise en œuvre de véritables réformes agraires destinées à favoriser des formes diverses d’agricultures paysannes reste donc bien un impératif majeur dans de très nombreux pays du Sud.

 

Force nous est de reconnaître en effet que ce n’est pas dans les très grandes exploitations capitalistes à salariés que seront mises en œuvre les techniques agricoles écologiquement intensives. On voit bien que les systèmes de production pratiqués dans les exploitations latifundiaires du Brésil, d’Argentine et d’Afrique du Sud, ou dans les grandes plantations d’Amérique centrale ou d’Asie du Sud-est sont en fait très extensifs et ont largement recours à des engins motorisés et à des produits phytosanitaires, avec pour effet de remplacer les travailleurs agricoles par des machines ou des intrants manufacturés. Cette moto-mécanisation et cette “chimisation” des tâches agricoles ne visent finalement pas tant à élever les rendements à l’unité de surface qu’à accroître la productivité du travail. Elles se manifestent donc en premier lieu par une accélération de l’exode rural et un chômage accru ; elles ne contribuent donc en rien à résoudre la question de la pauvreté et de la sous-nutrition dans les pays concernés. 

 

À l’opposé des investisseurs capitalistes qui ne travaillent pas eux-mêmes directement dans l’agriculture mais y placent seulement des capitaux et font appel à des ouvriers en vue d’y maximiser le retour sur investissement, en comparaison avec les taux de profit qu’ils pourraient obtenir par ailleurs, les paysans qui travaillent directement pour leur propre compte investissent leur force de travail familiale et leur épargne éventuelle dans leurs unités de production, de façon à accroître les revenus de leur travail, en comparant ces derniers à ce qu’il leur serait possible d’obtenir en exerçant d’autres activités. Les paysans ne remplacent jamais leur propre main-d’œuvre familiale par des machines et n’extensifient pas davantage leurs systèmes de production tant que cette force de travail ne trouve pas d’autres opportunités d’emplois plus rémunérateurs en dehors de l’agriculture.

 

Travaillant eux-mêmes directement pour leur propre compte, les paysans et leurs familles ont intérêt à gérer au mieux l’emploi de leur force de travail familiale en échelonnant les travaux culturaux et les activités d’élevage tout au long de l’année, de façon à éviter les trop fortes pointes de travail et les périodes de sous-emplois. Il leur faut alors bien souvent diversifier les systèmes de culture et d’élevage, de façon à étaler au plus les activités productives au fil des saisons ; et cela va souvent de pair avec la mise en place de systèmes de production écologiquement intensifs ayant recours à la polyculture-élevage, la mise en œuvre de rotations de cultures et d’assolements diversifiés, le recyclage des résidus de culture et des effluents animaux au sein de leurs fermes, la fabrication de fumier ou de compost et la fertilisation organique des terrains, etc. Le développement de techniques agricoles à la fois productives et respectueuses de l’environnement paraît donc bien plus aisé dans les exploitations agricoles familiales, moins soumises aux impératifs d’économies d’échelle et de réduction des coûts salariaux, que dans les exploitations agricoles capitalistes.

 

Mais le fait que les paysans soient bien souvent les plus à même d’inventer et de mettre en œuvre les systèmes de production agricole les plus conformes aux exigences d’un développement agricole productif et “durable”, ne veut pas dire pour autant que leur situation socio-économique soit toujours favorable à cet effet. Les paysans les plus pauvres de la planète n’ont en effet pas souvent accès aux moyens de production qui leur permettraient d’associer davantage l’élevage aux productions végétales de façon à recycler au mieux leurs résidus de culture, fabriquer du fumier et assurer pleinement la fumure organique des terrains. De même leur manque-t-il cruellement les équipements nécessaires au maniement et au transport des pailles, fourrages, fumiers et composts : râteaux, fourches, charrettes, traction animale, bêtes de somme, etc. L’urgence serait de leur permettre d’avoir enfin accès à ces animaux et équipements, par des systèmes de crédit et des subventions spécifiques.

 

Mis à jour le 6 novembre 2018
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