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Dossier du mois : Repenser la notion de diaspora, une approche issue de la diaspora chinoise et africaine

Dossier du mois : Repenser la notion de diaspora, une approche issue de la diaspora chinoise et africaine

Samedi 30 juin, à Orléans, Centraider organise l'événement " Les diasporas, acteurs de développement ici et là-bas ". Le laboratoire de recherche Migrinter nous invite à travers cet article à clarifier et repenser la notion de diaspora. Article rédigé par Zhipeng Li, Thomas Lacroix et Pierre Kamdem (Migrinter – CNRS / Université de Poitiers).

DE LA DIASPORA AUX DIASPORAS : UNE NOTION EN ÉVOLUTION CONTINUE

De ses origines grecques signifiant semer puis essaimer, la notion de diaspora qui figurait déjà dans la bible en référence à l’exil babylonien des Juifs en 586 av. JC, est devenue synonyme de leur dispersion traumatique à forte aspiration de retour vers la patrie perdue. Puis elle évolue en minorant la dimension traumatique afin de faire référence à d’autres groupes en dispersion (Arméniens et descendants d’Africains en Amérique). Cette étape marque l’élargissement du champ lexical de la notion alors associable à celles de migration, exil, esclavage, colonisation, mobilité, imaginaire, pays natal et autres.

 

Les Sciences Sociales en font un objet d’étude dès les années 1980, en l’étendant aux phénomènes d’hybridation culturelle et de réseaux 

maintenus par les groupes par delà leur dispersion selon Gildas Simon. Dès lors, elle évoque selon cet auteur, tout groupe conservant en migration des liens familiaux, commerciaux, culturels ou politiques avec son pays d’origine et les autres pays d’installation, tout en développant une conscience d’appartenance commune qui transcende les appartenances nationales. Une abondante production scientifique1 y est alors consacrée, à l’image des travaux de E. Ma Mung sur la diaspora chinoise. Cet auteur admet deux caractères morphologiques objectifs pour la définition minimale d’une diaspora : la multipolarisation de la migration d’un même groupe national, ethnique ou religieux entre différents pays, et l’interpolarité des relations entre ces différents groupes.

 

« LA DÉFINITION MINIMALE D’UNE DIASPORA : LA MULTIPOLARISATION
DE LA MIGRATION D’UN MÊME GROUPE NATIONAL, ETHNIQUE OU RELIGIEUX ENTRE DIFFÉRENTS PAYS, ET L’INTERPOLARITÉ DES RELATIONS ENTRE CES DIFFÉRENTS GROUPES »

 

Partant des exemples polonais et marocains, T. Lacroix analyse le rapport au temps qui se construit à l’intérieur des diasporas. La diaspora polonaise, issue de l’occupation de la Pologne par l’Allemagne et l’URSS pendant la 2e Guerre Mondiale, s’est constituée à partir d’une vision magnifiée de la Pologne d’avant-guerre. Elle entretient une mémoire idéalisée des temps qui précèdent la migration appelée mémoire exilique. A cette catégorie appartiennent les diasporas issues d’un événement traumatique : diaspora juive ou arménienne, tamoule ou kurde. Les militants marocains à l’étranger présentent un profil différent. La conscience d’appartenance à un groupe transnational s’est construite à travers les luttes ouvrières dans le pays d’accueil. Ces diasporas sont le produit de pratiques (militantes, culturelles, entrepreneuriales) produites en migration : diaspora chinoise, libanaise, ou diaspora noire atlantique.

 

Malgré le caractère particulièrement heuristique de l’objet diaspora pointé par E. Ma Mung, le concept est en quelque sorte devenu victime de son succès. La multiplication des études de cas s’est accompagnée d’une inflation de définitions induisant par conséquent une absence de clarification. Devenue polysémique, elle rend difficilement compte de la diversité des contextes « diasporiques » selon L. Anteby-Yemini et W. Berthomière. Cette perte de substance heuristique aussi constatée par T. Lacroix, s’est accentuée tandis que le terme de diaspora a pénétré le vocabulaire de l’expertise administrative et politique pour désigner des nationaux d’un pays qui se sont expatriés. Selon Schnapper, Costa-Lascoux et Hily, l’utilisation de la notion de « diaspora » a ses limites dès lors qu’elle devient un simple synonyme de « groupe ethnique » ou encore groupe national émigré. Nous allons voir comment, en pratique, fonctionne une diaspora à travers l’exemple de la diaspora chinoise. Nous verrons par la suite comment les pouvoirs publics des États de départ se sont saisis de ce terme pour ébaucher des politiques de développement en s’appuyant sur les transferts (monétaires, de compétences) des migrants.






 

LES CHINOIS EN MIGRATION : UNE DIASPORA DE DIASPORAS

 

La diaspora chinoise est constituée d’une multitude de groupes ethniques et linguistiques. Selon E. Ma Mung, elle se présente comme un réseau de réseaux, une diaspora de diasporas, pouvant être appréhendée comme une entité socio-spatiale (ou un « peuple ») capable de se reproduire dans la forme de la dispersion. Il y a le sentiment d’appartenance à un même pays d’origine, la Chine, mais aussi à un lieu de naissance au sein d’un pôle diasporique des Chinois. La pratique commune du mandarin est un élément important qui contribue à unifier l’ensemble de différents groupes migrants chinois. Elle facilite aussi le renforcement du sentiment d’appartenance à la Chine des individus qui composent la diaspora chinoise par effet de multipolarisation. À partir de ce trait commun, E. Ma Mung fait remarquer que les différents migrants chinois peuvent également renforcer leur appartenance à un même sous-groupe grâce à la pratique de leur propre « dialecte », ceci par effet d’interpolarité.

La diaspora Wenzhou se révèle être une partie de la diaspora chinoise dans le monde. À ce sujet, l’unité de la diaspora Wenzhou réside dans le fait que les individus parlent la même langue, ou dialecte, qui est différente du mandarin et difficilement compréhensible par les non-locuteurs. On estime à plus de 650 000 personnes le nombre des Chinois de Wenzhou dans le monde dans les années 2005-2010.

 

« ON ESTIME À PLUS DE 650 000 PERSONNES LE NOMBRE DES CHINOIS
DE WENZHOU DANS LE MONDE DANS LES ANNÉES 2005-2010 »

 

La répartition géographique de la diaspora Wenzhou est complètement différente de celle d’autres Chinois de la diaspora qui sont principalement installés en Asie du Sud- Est. Ils sont principalement installés en Europe. Les entreprises jouent un rôle essentiel dans la reproduction identitaire du corps social en dispersion. À partir d’un pays d’installation comme la France, les interactions entre acteurs Wenzhou se retrouvent dans les systèmes de financement, de recrutement de personnel, d’approvisionnement des marchandises et d’échanges quotidiens entre entrepreneurs et travailleurs. C’est en effet à l’intérieur de l’entreprise Wenzhou et plus largement au sein d’un secteur économique homogène que peuvent s’articuler étroitement d’efficaces logiques à la fois commerciales et affinitaires (confiance, interconnaissance et « habitudes ») relevant de l’« entrepreneuriat ethnique » tel que défini dans les recherches sur le commerce ethnique.

Aux côtés d’autres diasporas comme les Chaozhou, les Hakka, les Wenzhou dessinent les contours de la diaspora chinoise dans le monde. Entre les différentes diasporas (Wenzhou, Chaozhou, Hakka, etc.), des relations inter-diasporiques existent.

 

« ENTRE LES DIFFÉRENTES DIASPORAS (WENZHOU, CHAOZHOU, HAKKA, ETC.), DES RELATIONS INTER- DIASPORIQUES EXISTENT »

 

Ces relations se traduisent par la constitution de réseaux migratoires au sein même de la diaspora chinoise. Par exemple, lors de la dernière cérémonie du renouvellement de l’instance de direction d’une association de la diaspora Wenzhou, un représentant de l’association de Chaozhou était présent pour, entre autres, formuler ses vœux de réussite à l’organisation. De cette manière, les Wenzhou bâtissent et entretiennent des relations fraternelles avec les Chaozhou en France, leur permettant d’y nouer facilement des liens au niveau de la politique avec leur pays d’origine.

 

 


 

Retrouvez d'autres contenus sur les Diasporas

dans la Revue de Centraider n°42

 


 

La revue est disponible en téléchargement ici

 


 

DIASPORA ET DÉVELOPPEMENT EN AFRIQUE

 

Cet exemple des Wenzhou conforte la position optimiste des tenants d’un lien fort entre Diaspora et développement. En ce qui concerne le continent africain, la panne de développement qu’il endure depuis les décolonisations oblige les principaux acteurs (Etats, organisations internationales, communautés économiques régionales, etc.) à intégrer dans leurs boites à outils le principe de la mobilisation de la diaspora dont le potentiel de financement évalué à partir de ses remises de fonds croit de manière continue. Il est ainsi passé d’environ 40 milliards de $USD en 2010 à près de 60 milliards $USD en 2016 selon la Banque Mondiale, surclassant très largement l’Aide Publique au Développement pour le continent en baisse continue. Pour ce faire, ces acteurs se sont bien souvent appliqués à définir les contours conceptuels de la notion de diaspora, à l’instar de la Banque Africaine de Développement (BAD).

 

En effet, dans l’élaboration de sa stratégie opérationnelle, le conseil d’administration de la BAD propose de considérer comme faisant partie de cette diaspora africaine, toute personne d’origine africaine vivant hors du continent, désireuse de contribuer à son développement et à la construction de l’Union Africaine, quelles que soient sa citoyenneté et sa nationalité. Ce conseil émet aussi des limites à ce statut de diaspora africaine que ne confèrerait ainsi pas la simple expatriation. Car selon lui, ce statut nécessite une construction active d’une communauté basée sur une communication effective entre ses membres, concourant par ailleurs à l’instauration d’une institutionnalisation collective fondée sur des objectifs communs et sous-tendue par des activités précises (économie ethnique, dynamique associative et solidaire, etc.). De cette

définition émergent trois dimensions majeures : spatio-temporelle, fonctionnelle et idéelle (voire idéologique).

 

« DE CETTE DÉFINITION ÉMERGENT TROIS DIMENSIONS MAJEURES, À SAVOIR
UNE DIMENSION SPATIO- TEMPORELLE, UNE DIMENSION FONCTIONNELLE ET UNE DIMENSION IDÉELLE VOIRE IDÉOLOGIQUE »

 

La dimension spatio-temporelle retient le principe de l’« origine africaine » qui postule deux catégories au sein de cette diaspora. La première qualifiée d’« ancienne diaspora » fait référence aux populations d’ascendance africaine installées hors du continent depuis le XVIème siècle, par le biais du commerce triangulaire. Estimées actuellement à plus d’une centaine de million de personnes, elle se retrouvent principalement dans les Amériques, avec de fortes présences aux Etats-Unis, au Mexique, au Brésil, en Colombie et dans les Caraïbes.

 

Des liens se mettent actuellement en place avec le continent à travers des séminaires et foras, ainsi que des initiatives de promotion des racines ancrées dans des projets tels que « Mother of Humanity »2, ou encore « African Ancestry »3. La seconde catégorie appelée « nouvelle diaspora africaine » par la BAD, apparaît au cours du XXème siècle, dans le sillage des difficiles processus de décolonisation. Elle s’alimente de flux migratoires aussi volontaires que contraints, initialement orientés vers les anciennes métropoles coloniales, et vers les pays du Golfe arabique. Ces destinations développent des politiques d’accueil de plus en plus restrictives, conduisant à la relocalisation intracontinentale de ces flux. Ainsi, sur les 36.252.944 Africains en migration en 2017 selon l’ONU, 19.351.469 vivent dans un pays africain ne relevant pas de leur première nationalité. On note ainsi une des limites de la définition utilitariste de la BAD qui élude la forte présence de Nigérians au Cameroun et en Afrique centrale, de Maliens et Burkinabés installés en Côte d’Ivoire, de Béninois et autres Ouest-africains au Gabon, de Zimbabwéens, Angolais et Kenyans en Afrique du Sud, ou encore de nombreux Somaliens et Erythréens en Ethiopie.

 

« AINSI, SUR LES 36.252.944 AFRICAINS EN MIGRATION EN 2017 SELON L’ONU, 19.351.469 VIVENT DANS UN PAYS AFRICAIN NE RELEVANT PAS DE LEUR PREMIÈRE NATIONALITÉ »

 

Cette seconde dimension fait allusion aux constructions réticulaires que soutiendraient divers mécanismes de connexion et de production de vie sociale et économique à caractère communautaire. C’est le cas des Home Town Associations (HTA) et des Organisations de Solidarité Internationale de Migrants (OSIM) actives autour de projets de développement parfois assistés par les pouvoirs publics tant de pays de départ que des pays d’accueil (cas du PAISD depuis 2005 au Sénégal, et des Obligations Millenium Corporate depuis 2008 en Ethiopie). Ces initiatives aboutissent bien souvent à la création d’écoles, de centres de santé, de cases communautaires, de forages et de petites activités génératrices de revenus soutenues par la finance solidaire. Le degré de confiance et d’engagement que sollicitent ces types de programme justifie la troisième dimension de cette définition de la BAD, à savoir la dimension idéelle voire idéologique.

 

Elle implique la croyance en une capacité de développement d’un continent englué dans des contradictions paralysantes. Les désirs de développement y achoppent à de sévères déficits démocratiques entravant ses nombreux atouts tels qu’une forte proportion de jeunes et une bonne disponibilité de ressources naturelles stratégiques. Faire partie de la diaspora exigerait ainsi une forte dose d’abnégation des postulants face aux restrictions accrues des diverses libertés sur ce continent, à l’instar des libertés de circulation, d’expression et d’entreprise. C’est aussi en quelque sorte un appel aux engagements idéels et idéologiques en faveur du continent tels que mènent un certain nombre de migrants africains installés à l’étranger tant sur le plan politique que culturel. L’une de leurs missions majeures consisterait à œuvrer pour la réhabilitation de l’image fortement écornée à l’extérieur d’un continent pour lequel ils participeraient ainsi activement à la mutation en cours. 



Article rédigé par Zhipeng Li, Thomas Lacroix et Pierre Kamdem (Migrinter – CNRS / Université de Poitiers).


 

1 Bruneau 1995; Ma Mung, 1996 ; Schnapper, Costa-Lascoux, et Hily 2001; Dufoix 2003; Anteby-Yemini, Berthomière, et Sheffer 2005; Anteby-Yemini et Berthomière 2005 ; Bordes-Benayoun et Schnapper 2006, 2008; Lacroix 2013 ; Simon, 2015 

1 http://motherofhumanity.org
3 http://www.africanancestry.com/home/

Mis à jour le 6 juin 2018
Centraider, Réseau régional des acteurs de la coopération et de la solidarité internationale Pôle Chartrain - 140, Faubourg Chartrain - 41100 Vendôme - Tél. : 02.54.80.23.09
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Samedi 30 juin, à Orléans, Centraider organise l'événement " Les diasporas, acteurs de développement ici et là-bas ". Le laboratoire de recherche Migrinter  nous invite à travers cet article à clarifier et repenser la notion de diaspora.

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